Endroits et instants merveilleux

Sur le bord de la Touvre (Charente)

Cet endroit, aujourd’hui abandonné, est d’une valeur absolument inestimable car, comme une vieille poupée, il conserve la mémoire de mon enfance mais aussi celle de plusieurs générations d’enfants de ma famille maternelle. Et comme une mère, il saura toujours m’accueillir.

Une immense maison en pierre blanche se cache derrière une grille de fer forgé et une petite allée de marronniers. Cette maison abrite de nombreuses âmes, elle sent le parquet ciré et les vieux tissus, elle sent les livres, les vieux jouets, le grenier. Elle porte l’odeur de mes grands-parents, de la famille, du vécu, des grands repas de Noël, des cache-caches, des batailles de polochons, du pain grillé, du poulet rôti, des petites patates et de la confiture de groseilles.

J’ai la chance de me souvenir parfaitement de chaque pièce et chaque détail, sans doute avec quelques zones de flou, mais très peu. Par exemple, sur le pallier du grenier il y avait cette vieille malle pleine de vieux vêtements ayant appartenus à nos arrières grands-parents, avec ses robes des années 20, ses colliers de perles et ses longs gants en fin cuir ou en daim très léger. Et il y avait cette chambre, où nous dormions pendant un temps avec ma petite sœur, jusqu’à ce que j’occupe l’ancienne chambre de ma mère. Cette chambre, c’était celle en face de la salle de bain bleue. Elle avait un papier peint à fleurs roses saumon et au cœurs noirs, on aurait dit des olives. Les dessus de lits, coussins et rideaux y étant assortis évidemment. Je me rappelle de la moulure au dessus du grand miroir. Dans mes rêves elle cachait une trappe qui menaient sur un trésor. Et l’interrupteur entre les deux lits pour éteindre la grande lumière, la porte qu’il fallait fermer ou coincer car elle s’ouvrait toute seule et se cognait fort contre l’armoire, cette armoire dans laquelle il y avait toujours des cadeaux mais qui n’étaient jamais pour nous. Le son de la porte raisonne encore dans mes oreilles. Il y avait aussi sur le mur en face de la porte, le portrait d’une aïeule qui, où qu’on se place, nous observait toujours avec ses grands yeux noirs, terrifiante ! Il y avait aussi un meuble à trois tiroirs avec des poignées en fer forgé et plein de vieilles choses. Les choses restaient toujours à leur place mais dès que je venais, j’avais toujours besoin de vérifier si quelque chose avait changé et j’ouvrais ces lourds tiroirs pour ensuite les refermer. Et il y avait, à droite du grand miroir, une étagère dans le mur fermée par une immense porte en bois fermée à clé. Elle renfermait les livres de ma mère, bibliothèque verte et rose et autres aventures extraordinaires. Et puis l’horloge sous verre et socle en marbre sur la cheminé, n’a jamais fonctionné de mon vécu.

Plus tard j’ai découvert qu’il y avait non loin de là une source inépuisable d’énergie pour moi: la rivière.

Pour y aller il fallait passer une autre grille, juste à coté de la maisonnette en bois que nous avait construit mon père et où nous avons passé des heures à jouer à faire la cuisine, à jouer à la famille. Moi j’étais toujours le père et j’allais à la chasse (aux escargots, limasses et autres délices à mettre dans la soupe).

Après la grille, il y avait le potagé de Grand-Mère avec ses fleurs sublimes et multicolores, ses framboisiers, ses tomates et ses haricots verts. Et au fond, un petit vergé. Et quand on arrivait au fond, il y avait un tout petit portail qui donnait sur un pont en bois dépareillé ou plus que douteux pour la sécurité puis la forêt, un pont en pierre, une autre grille et enfin on y est.

Ici on entre dans un autre univers, totalement coupé de la civilisation et du temps. En face, un tout petit chemin se dessine à travers les oreilles d’ours. Les oreilles d’ours, pour nous, c’est une plante qui pousse comme la fougère mais dont les feuilles sont rondes et d’environ 20 centimètres de diamètre, mais jamais nous n’avons su leur vrai nom. Et quand on a traversé ce champ de plantes vivaces sous l’ombre des arbres, qu’il fait chaud, que les rayons du soleil éclairent les toiles d’araignée comme pour nous signaler de les contourner et qu’ils laissent transparaître la poussière soulevée par mon passage, au fond, tout au fond, il y a la rivière, fraîche, claire et vivante. Sur les bords troués par les ragondins, je m’y assoie et je peux regarder l’eau pendant des heures, écouter son chant en toute sérénité. Il n’y a personne d’autre hors-mi quelques cygnes et leurs courbes élégantes, des poules d’eau et des crevettes dans les algues.

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La nature est là, donnée, simple, offerte comme un présent. Elle ne se cache pas, ne se réserve pas, elle est là et elle transmet toute sa force de vie.

C’est sans doute l’un des endroits les plus merveilleux au monde. J’ai peur d’y retourner car peur que plus rien ne soit comme avant. Peut être un jour j’écrirai un livre pour relater chaque détail de ce magnifique univers, pour que jamais il ne soit perdu.

FIN

Le 59 rue de Rivoli (Paris)

C’est le dernier endroit en date que j’ai pu découvrir. Sans doute ni le moins poétique, ni le moins merveilleux, ni le moins naturel, ni le plus ancien et d’ailleurs même le plus moderne.

Mais pourtant ce n’est pas celui là qui évoquera des souvenir et qui provoquera en mon sein la nostalgie habituelle car c’est un endroit de merveilles d’aujourd’hui, une caverne d’Ali Baba du XXIème siècle tout remplis d’or et de bijoux. C’est que l’on appelle vulgairement un squat d’artistes.

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Il y a tout de même 6 étages comme une ascension vers l’éphémère. Car oui, tout en haut, accueillis par une véranda et ses plantes grimpantes et descendantes, ce sont des artistes de passage. Un immeuble complet, style Haussmannien mais si bien habillé qu’on le repère de loin dans une des plus grandes rues de Paris, la rue de Rivoli. Et c’est une trentaine d’artistes qui s’expose ici, qui y mange, y bois, y travaille, fument leurs cigarettes et discutent silencieusement. Car c’est un calme presque de mort mais qui respire la vie, et qui animent ces pantins au service de l’art et de la beauté.  Je ne dis pas que vous aimerez.

Cet endroit est pour moi la plus merveilleuse invention de notre temps. Il ne s’agit pas d’une galerie mais plutôt d’un atelier de travail ou chacun laisse s’exprimer son « moi ». Chaque artiste nous permet d’entrer dans son univers si unique et si particulier. Chacun d’entre eux exprime à sa manière sa rage contre le monde, son amour de la vie, des choses, des gens, de tout ce qui les anime, la laideur, la beauté, tout cela ne fait qu’un.

C’est ici qu’il faut s’assoire, et écouter l’art s’exprimer.

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Alors, ça vous inspire?